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Ces verres sévères à l’abri des vers

Que voulez-vous ; quand on le frappe sur une, le docteur Delajoux ne tend pas vraiment l’autre. Actuellement en procès contre le fameux et redouté Jean-Claude Camus, l’ex bouledogue de l’idole-des-jeunes qu’il accuse de diffamation à son encontre, Delajoux dit tout haut ce que tous nous savons : l’aqueu Johnny ne bois pas que de l’eau, loin s’en faut. Ce que Télé-Loisirs, sainte-nitouche parmi d’autres, titre par : « Johnny Hallyday : le docteur Delajoux balance sur ses problèmes d’alcool. »

« L’alcool ! / Voilà l’alcool / L’affreux vitriol / L’odieux pétrole / Qu’on s’jette derrière le col / L’alcool / C’est la triste farandole / De l’alcool » (1)

Comment ? On boirait chez les artistes ? Non… Cachez-moi ces bouteilles que je ne saurais voir… Delajoux a-t-il éventé un scoop, a-t-il inventé le vin chaud comme d’autres l’eau tiède ?

L’été dernier, en un quelconque festival, je ferraillais ferme avec une spectatrice, une de mes lectrices qui plus est. Moi, énervé par l’ébriété de certains chanteurs, elle les excusant au seul fait que ça fait partie de la réalité des artistes, que c’est presque ainsi qu’on les reconnait, que c’est leur carburant, qu’ils tirent du fond de leur verre les vers qui nous ravissent. Qu’ils en étaient presque beaux.

On pourrait faire sans mal une liste édifiante de ceux qui sucent, ou suçaient, la dive bouteille mais semble-t-il que ça ne se fait pas, le beau tabou. Quand bien même certains, dont je tairais donc le nom, doivent téter le jus de la treille par les racines, laissant les pissenlits à plus sobres qu’eux.

J’avais vu, la veille de sa prestation publique, un chanteur de mes amis, un que j’aime bien, ivre à n’en reconnaître personne, à tituber sur sa chaise, à quereller même le bon dieu. Ivre mort, même s’il était bien vivant. Il était là, il était las, dans ce festival, devant tout le monde. En situation professionnelle donc, en triste représentation.

Je faisais remarquer à ma contradictrice que dans n’importe quel boulot, pour une telle griserie, vous seriez au mieux blâmé, au pire licencié sur le champ. Faute professionnelle, sans prud’hommes possible. Ben, non, ils sont artistes, fleurant bon l’absinthe et la vinasse, belles fragrances. Ils sont ainsi comme Gaston Couté l’était, comme il en est mort que je sache. Je cite Couté parce que, passé cent ans et un jour il m’appartient, il m’est libre de droit.

J’en ai vu un, un jour, arriver avec une heure de retard à sa conférence de presse : il ne tenait pas debout. Et, avec nous, a vidé toutes les bouteilles de champagne, draguant éhontément toutes mes consoeurs. Trois quart d’heure après, il était sur scène devant quatre à cinq mille personnes. Ce fut caricature, lui en noir et blanc, sans plus aucune valeur, sans nuance de gris (il était gris vous dis-je), forçant le trait, sans grâce, au rentre-dedans presque. Certains ont salué la performance de l’artiste qui avait fait son show malgré tout ; moi j’ai pleuré le pitoyable ivrogne qui s’était donné en spectacle devant tout le monde.

Bien sûr, je ne suis pas né des dernières vendanges et sais les ravages dans la profession. Je dis la profession, car c’est un travail. Et je dis qu’on se doit au travail bien fait, au respect de son public. Non, le delirium même très mince n’est pas le nec plus ultra de l’état de poésie. Inscrivons l’alcoolisme au tableau des maladies professionnelles des arts de la scène et soignons-le, sans indulgence suspecte.

(1)    « L’Alcool » de Francis Blanche, F. Liszt et M. Emer (on en trouve une superbe interprétation sur le premier album d’Entre 2 Caisses).

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16 Réponses à Ces verres sévères à l’abri des vers

  1. Chanteur public 30 septembre 2012 à 10 h 56 min

    Merci !

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  2. Norbert Gabriel 30 septembre 2012 à 11 h 00 min

    ça pose le problème de la distance à garder avec les artistes, quand ils ont leur syndrôme Jekyll and Mr Hyde… Pour avoir assisté à une scène insupportable après spectacle, mais en public entre un des grands de la chanson et son épouse qui avait selon lui oublié un détail, mineur, j’ai évité les « rapprochements » pour garder un peu d’admiration pour le chanteur, parce que ce jour-là, l’homme était vraiment au fond du caniveau.
    Dans un autre genre, j’ai vu aussi Léotard très mal (euphémisme pudique) dans une interview radio, mais quand il a fait ses 25/30 minutes de spectacle après cette interview, c’était magique. Autant en direct que dans la diffusion réécoutée plusieurs jours après.

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  3. pierrot surjeanlouismurat 30 septembre 2012 à 11 h 34 min

    sujet « immense » s’il en est… autour d’une « maladie » quoi qu’il en soit… et nous sommes trop souvent complices… en la taisant ou s’ y épanchant (Libé, inrocks… qui évoquent les consommations de chacun… dernièrement B qui est passé du shit à l’herbe….)

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  4. Delorme 30 septembre 2012 à 12 h 15 min

    C’est vrai qu’on recrute un grand nombre d’ivrognes chez les saltimbanques. Je crois que la raison n’est pas à chercher du côté d’une soi-disant sensibilité d’écorché vif ou de je ne sais quelle magie épuisante, non, elle trouve plus sûrement sa source dans une forme d’oisiveté (les temps morts sont longs quand on tourne, avant et après le spectacle) mère de tous les vices. Les occasions de boire sont assez nombreuses quand on s’ennuie.
    Ajoutons à cela l’image de l’artiste maudit (une pure invention de la fin du 19ème siècle) dans laquelle il est facile de se complaire et la fascination qu’exerce sur le public l’autodestruction de quelqu’un pourvu qu’il soit par ailleurs « magique »(!). Qu’il s’agisse de Gainsbourg, très célèbre, ou Leprest, archétype du méconnu et du maudit) c’est la même fascination.
    Signalons au passage aux artistes « maudits » en herbe qu’on ne devient pas Verlaine parce qu’on boit et que de toutes façons l’absinthe est interdite de nos jours. En revanche, il existe des substances illicites très efficaces et plus rapides pour se détruire, mais comme on ne deviendra Hendrix ou Janis Joplin pour autant, pourquoi ne pas s’abstenir et se mettre au travail?

    Dans des cafés à prix minimes
    il se tirait à bout portant
    des coups de canons de vin blanc
    un vin sans nom sans millésime
    Lors il croyait cueillir la rime
    Pareille à l’édelweiss tremblant
    Mais le Parnasse est une cime
    plus hautaine que le Mont Blanc
    [...]
    On rejoint la foule anonyme
    D’où l’on était sorti rêvant
    D’être Verlaine, enfin sublime
    On n’est que soi, c’est décevant

    Jean-Roger Caussimon, Minuit Boulevard du Crime

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  5. Cloetens 30 septembre 2012 à 12 h 30 min

    Merci d’aborder ce problème… perso je ne bois pas voir même rien et je redoute quand un des mes musiciens bois ou fume car c’est la même chose, pour trouver, l’inspiration , le courage ou je ne sais quoi d’autre…. que de Hic musicaux il m’a été donné de rattraper et de stress à gérer…. Je trouve cette ( presque) admiration pour les gens de spectacle ivres qui arrivent à monter sur scène insupportable et triste au regard que j’ai pour le respect du spectateur… Je suis entièrement d’accord il s’agit d’une maladie qu’il faut prendre en compte et ne pas la cautionner… Je peux vous dire que j’ai trouvé là une guitariste sobre et c’est un pure régal.

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  6. Gérard 30 septembre 2012 à 12 h 59 min

    Sûrement que le petit verre peut être euphorisant et desinhibiteur, et permettre à l’artiste de surmonter le mur du trac d’avant scène. Mais l’ivresse n’a jamais rendu un artiste meilleur ni révélé un talent caché par la sobriété. J’ai connu et je connais encore beaucoup d’artistes consommateurs excessifs, et je les ai toujours trouvé inspirés en proportion inverse de leur consommation alcoolique. Une exception cependant, qui confirme la règle, est la fabuleuse résistance de Nougaro. Une fois le rideau levé, titubant en rythme, sans fausse note ni trou de mémoire. Chapeau !

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  7. Delorme 30 septembre 2012 à 17 h 25 min

    Nougaro était toujours moins ivre qu’il ne voulait bien le faire croire, il excellait dans ce jeu.
    Et d’autre part à l’écoute de certains inconnus de la chanson je me dis qu’un petit coup derrière la cravate leur ne leur ferait pas de mal.
    Quant à ceux qui parlent de « mes musiciens », qu’ils apprennent à dire « les musiciens » qui m’accompagnent, c’est plus humble. Non mais !

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  8. Cloetens 1 octobre 2012 à 6 h 41 min

    Il s’agit certes d’un possessif mais de type amical et protecteur, ils sont « mes » et je suis « leur » dans ces instants magiques de répétitions ou de scènes

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  9. paflarage 1 octobre 2012 à 12 h 37 min

    Bonjour.
    Je ne crois pas à l’artiste maudit.
    Par contre je pense (à tort ou à raison, peu importe) qu’un poète, un artiste? a souvent l’hypersensibilité en bandoulière et que? par conséquent, le monde misérable, violent, dans lequel nous vivons depuis des lustres, le plonge irrémédiablement dans une mélancolie, un affreux réalisme qui le conduit souvent vers l’évasion artificielle que donne l’alcool, ou les substances illicites.
    Mais là, je fais référence aux petits génies (Hendrix/joplin/Morisson/Clapton, Bashung, Renaud, Coluche, etc.)
    Quant aux autres, qui ne sont souvent que des « chanteurs-messagers »des compositeurs, c’est sûrement l’argent qui leur brûle les doigts et l’effet de mode qui les propulsent dans le cul de la bouteille.
    Voilà ma pensée à ce sujet.
    Merci.

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    • Norbert Gabriel 1 octobre 2012 à 14 h 40 min

      ça illustre bien ce qui dit Leprest  »quand j’ai vu, je bois double. »

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  10. Delorme 1 octobre 2012 à 16 h 35 min

    Pourquoi les artistes seraient plus sensibles que les autres? C’est un cliché, ils ont souvent un ego plus « sensible  » que les autres, ça d’accord, mais c’est tout ! Sinon, un compositeur de musique est sans doute plus sensible à la musique que le commun des mortels, et un poète aux mots etc. Mais pourquoi un artiste souffrirait plus qu’un autre des turpitudes du monde? Peut-être même la possibilité de s’exprimer leur rend-t-elle les choses plus supportables qu’à d’autres.
    Une anecdote. J’étais en compagnie de gens du métier qui me racontaient que tel chanteur (un peu connu) avait vraiment souffert et était très secoué, le pauvre. dans un bistrot, n’avait-il pas vu un type bourré briser son verre sur le comptoir et menacer de se trancher la gorge tellement il en avait marre de de ce monde merdique. On peut le comprendre. Comme mes interlocuteurs se lamentaient sur la sensibilité du chanteur, mise ainsi à rude épreuve, j’ai osé faire remarquer que le type du bar était sans doute bien plus à plaindre que l’artiste en question. On m’a regardé comme si j’avais été un gros plouc, car, et depuis je le sais, la grande sensibilité des artistes priment sur celle des « gens », qu’à l’époque ils aimaient aussi appeler « blaireaux ».

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  11. Delorme 1 octobre 2012 à 16 h 37 min

    Pardon: menacer

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  12. bonifassi 1 octobre 2012 à 17 h 55 min

    Si talent et alcool se combinent, certains « artistes » seraient bien inspirés d’entreprendre quelques cures, bien sûr pas à Evian ni à Vals les Bains…

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  13. Claude Festiv'Art 1 octobre 2012 à 22 h 37 min

    Notre Michel polémiste a encore fait mouche ! J’avoue que je ne déteste pas ces échanges ….la preuve !
    Pour avoir personnellement beaucoup souffert de devoir mettre en terre le père de mes enfants à 37 ans, victime de cette maladie, (il n’avait même pas l’excuse d’être artiste !) je te donne raison, Michel, évidemment…Mon expérience de programmatrice m’apporte la démonstration que le fléau fait encore des ravages dans la très jeune génération de chanteurs . Hélas !
    Voir un cachet disparaître aussitôt dans les demis, quelle tristesse !!

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  14. Marc POMMIER 4 octobre 2012 à 10 h 23 min

    Bonjour la compagnie ! ah l’alcool et ses ravages ! la cuite ou la lancinante maladie comme mon tonton Roger qui n’était pas artiste et qui a mis terme à a façon à ses souffrances !

    Personnellement, je ne me souviens pas avoir assisté à des concerts ou le chanteur a fini dans un état lamentable, mais je n’avais pas de ballon pour leur faire souffler dedans !

    Lors d’une émission de radio, Didier PASCALIS affirmait avec justesse qu’ Allain LEPREST écrivait ses chansons à jeun.

    Dans tous les corps de métier, le buveur occasionnel ou celui qui souffre chroniquement, existe !

    Selon la consistance des individus cela se voit ou ne se voit pas ! Je me souvienss d’une seule anecdote lors d’un petit festival en Corrèze ou le frère d’un artiste célèbre s’est montré infecte avec des femmes du public et irrespectueux avec l’artiste qui le précédait. Résultat la salle s’est vidée.

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  15. Nitchaeff 19 octobre 2012 à 14 h 47 min

    Bonjour,
    Pour ma part, le 11 février 2013, je fêterai mes dix ans sans une goutte d’alcool. Quelle chance, aucun manque même le premier jour ! Et bien je peux vous dire, mais vous le savez, que cela change la vie ! Quel mieux-être ! Je travaille d’arrache-pied pour l’Esprit Frappeur et pour mes propres spectacles de façon tellement plus efficace ! Fini le temps perdu au bar à rêvasser devant un demi ou un verre de rouge! Ce que je faisais en huit heures, je le fais en quatre! Et du point de vue création, personnellement, je n’y ai vu que du positif. Idées beaucoup plus claires, écriture plus nette et surtout joie de vivre! Fini les montagnes russes, les hauts et les bas. Tout le temps en haut. Le fait d’avoir arrêté l’alcool ne m’empêche aucunement de faire la fête jusqu’à 4 heures du matin avec des amis qui boivent de l’alcool… Bon, des fois leur conversations tournent un peu en rond, mais ce n’est pas bien grave… Mon plus beau souvenir en 2003: Allain Leprest vient voir mon spectacle deux fois de suite au Forum Léo Ferré, et le dimanche me dit  » je vais faire comme toi, j’arrête l’alcool ». Le lendemain il arrêtait. Et il a tenu plusieurs mois sans toucher une goutte. Toujours cela de gagné!
    A l’inverse, j’ai vu, il y a quelques années, un artiste ivre-mort opérer un véritable suicide artistique à l’Esprit Frappeur, insultant le public qui, quinze jours plus tôt, était venu l’applaudir trois soirs de suite sur cette même scène…
    A part cela, je suis loin d’être « croix bleue ». A la maison, il y a toujours des bouteilles pour les amis. Simplement, moi je n’y touche plus. C’est un choix que j’ai fait par rapport à ma famille et au lieu que je tiens.

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